Yazīd Ier
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Maisun bint Bahdal (en) |
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Fakhitah bint Abi Hisham (en) |
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Khalid ibn Yazid (en) Muʿāwiya II Atikah bint Yazid (en) Abd Allah ibn Yazid (en) |
Yazīd Ier ou ʾAbū Ḫālid Yazīd ibn Muʿāwiya (en arabe : أبو خالد يزيد بن معاوية), né en 645 à Damas et mort en 683 dans la même ville, est le deuxième calife omeyyade. Il succède à son père Muʿawiya Ier en 680.
L'événement le plus important de son règne est la bataille de Kerbala, au cours de laquelle Al-Hussein, petit-fils de Mahomet et fils d'Ali ibn Abi Talib, ainsi que toute sa famille, sont tués.
Jeunesse
[modifier | modifier le code]Yazid naît en Syrie (Bilad el-Cham). L’année de sa naissance est incertaine, et se situe entre 642 et 649. Son père est Muʿawiya ibn Abi Sufyan, alors gouverneur de la Syrie sous le califat de Othmân. Muʿawiya et Othmân appartiennent au riche clan omeyyade de la tribu Quraych, un groupement de clans de La Mecque auquel appartiennent le prophète de l’islam Mahomet ainsi que tous les califes précédents. Sa mère, Maysun, est la fille de Bahdal ibn Unayf, chef du puissant groupe bédouin des Banu Kalb. Elle est chrétienne monophysite, comme la majorité de sa tribu[1], [2]. Yazid grandit auprès de sa famille maternelle kalbite[1], passant les printemps de sa jeunesse dans le désert de Syrie ; le reste de l’année, il vit en compagnie des courtisans Grecs et syriens de son père[3], qui devient calife en 661[4].
Sous le califat de son père, Yazid conduit plusieurs campagnes contre l’Empire byzantin, que le califat cherche à conquérir, dont une attaque contre Constantinople, la capitale byzantine. Les sources donnent plusieurs dates pour cet épisode, entre 49 AH (669-670) et 55 AH (674-675). Les sources musulmanes fournissent peu de détails sur son rôle dans ces campagnes, minimisant peut-être son implication en raison des controverses liées à sa carrière ultérieure. Elles le présentent comme réticent à participer à l’expédition, au grand mécontentement de Muʿawiya, qui l’y contraint[5]. Cependant, deux sources non musulmanes du viiie siècle issues d’Al-Andalus (l’Espagne islamique), la Chronique de 741 et la Chronique de 754, qui puisent probablement leur matériau dans une œuvre arabe antérieure, rapportent que Yazid assiège Constantinople à la tête d’une armée de 100 000 hommes. Incapable de prendre la ville, l’armée s’empare de cités avoisinantes, s’enrichit d’un butin considérable et se retire après deux ans[6]. Yazid conduit également le hajj (le pèlerinage musulman annuel à La Mecque) à plusieurs reprises[7].
Succession
[modifier | modifier le code]Le troisième calife, Othmân, s’attire l’hostilité des musulmans installés dans les terres conquises en raison de politiques jugées controversées, perçues par beaucoup comme du népotisme et une ingérence dans les affaires provinciales. En 656, il est tué par des rebelles provinciaux à Médine, alors capitale du califat. Après cet événement, Ali, cousin et gendre de Mahomet, est reconnu comme calife par les habitants de Médine et les rebelles[8]. Lors de la première Fitna (656-661), Muʿawiya s’oppose à Ali depuis son bastion de Syrie et le combat jusqu’à une impasse à la bataille de Siffin en 657[9]. En janvier 661, ʿAlī est assassiné par un kharidjite (une faction opposée à Ali et à Muʿawiya), après quoi son fils Al-Hassan est reconnu comme son successeur[10]. En août, Muʿawiya, déjà reconnu calife par ses partisans en Syrie, marche avec son armée vers Koufa, capitale d'Ali et Al-Hassan en Irak, et prend le contrôle du reste du califat en concluant un traité de paix avec Al-Hassan. Les termes de l’accord stipulent que Muʿawiya ne désignera pas de successeur[11], [12]. Bien que le traité instaure une paix temporaire, il ne fixe aucun cadre de succession[13], [14].
Muʿawiya est cependant déterminé à imposer Yazid comme successeur. L’idée scandalise de nombreux musulmans, car la succession héréditaire n’a aucun précédent dans l’histoire islamique : les califes antérieurs ont été élus, soit par l’adhésion populaire à Médine, soit par la consultation des principaux compagnons de Mahomet. Selon les principes de l’islam, la fonction de calife n’est pas un bien privé transmissible aux descendants. Elle est également inacceptable selon la coutume arabe, qui veut que l’autorité circule à l’intérieur du clan élargi plutôt que de passer directement du père au fils[14], [15]. L’orientaliste Bernard Lewis résume la situation : « Les seuls précédents accessibles à Muʿawiya dans l’histoire islamique étaient l’élection et la guerre civile. La première était inapplicable ; la seconde comportait des inconvénients évidents »[14]. Muʿawiya écarte son fils aîné, ʿAbd Allāh, issu de son épouse quraychite, peut-être en raison du soutien plus fort dont Yazid bénéficie en Syrie grâce à son ascendance kalbite[16]. Les Banû Kalb dominent le sud de la Syrie et dirigent la vaste confédération tribale des Qudāʿa[17]. Les Qudāʿa, établis en Syrie bien avant l’islam, ont acquis une solide expérience militaire et une familiarité avec la discipline hiérarchique sous les Byzantins, contrairement aux tribus plus indépendantes d’Arabie et d’Irak[18]. Le nord de la Syrie est en revanche dominé par la confédération tribale des Qays, installée là sous le règne de Muʿawiya[19], [20], et qui jalouse la position privilégiée des Kalb à la cour omeyyade[21]. En confiant à Yazid la direction de campagnes contre les Byzantins, Muʿawiya cherche peut-être à rallier les tribus du Nord à sa cause[21]. La politique ne connaît qu’un succès limité, car les Qays s’opposent à la nomination de Yazid, au moins dans un premier temps, car il est « le fils d’une femme kalbite »[20]. Dans le Hejaz (Arabie occidentale, où se trouvent Médine et La Mecque et où réside l’ancienne élite musulmane), Yazid reçoit le soutien de ses parents omeyyades, mais d’autres membres de la noblesse héjazine doivent également être convaincus. En lui confiant la direction du hajj à plusieurs reprises, Muʿawiya espère sans doute rallier leur approbation et renforcer le statut de Yazid comme chef musulman[20], [21]. Selon Abu al-Faraj al-Isfahani († ), Muʿawiya emploie aussi des poètes afin d’influencer l’opinion publique en faveur de la succession de Yazid[22].
D’après le récit d’Ibn al-Athîr († ), Muʿawiya convoque en 676 une shûrâ (assemblée consultative) d’hommes influents venus de toutes les provinces dans sa capitale, Damas, et obtient leur soutien par la flatterie, les pots-de-vin et les menaces[23], [14]. Il ordonne ensuite à son parent omeyyade Marwân ibn al-Ḥakam, gouverneur de Médine, d’informer la population de sa décision. Marwân se heurte à la résistance, notamment de la part du fils d’Ali et petit-fils de Mahomet, Al-Hussein, mais aussi d’Abd Allah ibn az-Zubayr, Abdullah ibn Omar ibn al-Khattâb et Abd al-Rahman ibn Abi Bakr, tous fils de compagnons éminents de Mahomet, qui peuvent eux aussi revendiquer le califat en vertu de leur ascendance[24], [25]. Muʿawiya se rend à Médine et tente de contraindre les quatre dissidents, mais ceux-ci fuient à La Mecque. Il les y poursuit et menace certains d’entre eux de mort, sans succès. Il parvient néanmoins à convaincre les habitants de La Mecque que les quatre ont prêté allégeance et obtient ainsi le ralliement des Mecquois à Yazid. Sur le chemin du retour à Damas, il reçoit également l’allégeance des Médinois. Cette reconnaissance générale réduit au silence les opposants de Yazid. L’orientaliste Julius Wellhausen doute toutefois de ce récit, estimant que les rapports sur le rejet de la nomination par des Médinois en vue sont une projection rétrospective des événements postérieurs à la mort de Muʿawiya[26]. L’historien Andrew Marsham défend une position similaire[20]. Selon le récit d’al-Ṭabarî († ), Muʿawiya annonce la nomination en 676 et ne reçoit que des délégations de Bassora, qui prêtent allégeance à Yazid à Damas en 679 ou 680[27]. Selon al-Yaʿqûbî († ), Muʿawiya réclame l’allégeance pour Yazid à l’occasion du hajj. Tous s’exécutent, sauf les quatre musulmans éminents déjà mentionnés, contre lesquels aucune force n’est employée[22]. Dans tous les cas, Muʿawiya obtient la reconnaissance générale de la succession de Yazid avant sa mort[21].
Règne
[modifier | modifier le code]Muʿawiya meurt en avril 680. Selon al-Ṭabarî, Yazid se trouve alors dans sa résidence de Huwwarin, située entre Damas et Palmyre[28]. Mais d’après des vers de Yazid conservés dans le Kitâb al-Aghânî d’al-Iṣfahânî, recueil de poésie arabe, Yazid est en campagne estivale contre les Byzantins lorsqu’il apprend la dernière maladie de Muʿawiya[29]. Sur cette base, et puisque Yazid n’arrive à Damas qu’après la mort de son père, l’historien Henri Lammens rejette l’hypothèse de sa présence à Huwwarîn[30]. Muʿawiya confie la supervision du gouvernement à ses plus fidèles associés, Dahhâk ibn Qays al-Fihrî et Muslim ibn ʿUqba al-Murrî, jusqu’au retour de Yazid. Il laisse un testament à l’intention de ce dernier, l’instruisant sur la manière de gouverner le califat. Il l’avertit de se méfier d’al-Ḥusayn et d’Ibn al-Zubayr, susceptibles de contester son pouvoir, et lui recommande de les vaincre si nécessaire. Yazid est en outre prié de traiter al-Ḥusayn avec prudence et de ne pas verser son sang, puisqu’il est le petit-fils de Mahomet. Ibn al-Zubayr, en revanche, doit être traité avec dureté, à moins qu’il n’accepte un compromis[31].
Serments d'allégeance
[modifier | modifier le code]À son avènement, Yazid sollicite et obtient la bay'a (serment d’allégeance) des gouverneurs des provinces. Il écrit à son cousin Al-Walid ibn Utba ibn Abi Sufyan, gouverneur de Médine, pour l’informer de la mort de Muʿawiya et lui ordonner d’obtenir l’allégeance d’al-Ḥusayn, d’Ibn al-Zubayr et d’Ibn ʿUmar[32]. Les instructions contenues dans la lettre sont les suivantes :
« Arrête Al-Hussein, ʿAbd Allāh ibn ʿUmar et ʿAbd Allāh ibn al-Zubayr pour leur faire prêter le serment d’allégeance. Agis avec une telle fermeté qu’ils n’aient aucune possibilité de faire quoi que ce soit avant de prêter allégeance[33]. »
Al-Walîd demande conseil à Marwân, qui lui suggère de contraindre Ibn al-Zubayr et al-Ḥusayn à prêter allégeance, car ils sont dangereux, tandis qu’Ibn ʿUmar peut être laissé tranquille puisqu’il ne représente pas une menace. Al-Hussein répond à la convocation d’al-Walîd et le rencontre avec Marwân lors d’un entretien semi-privé, au cours duquel il est informé de la mort de Muʿawiya et de l’accession de Yazid. Lorsqu’on lui demande son serment d’allégeance, Al-Hussein réplique qu’un serment donné en privé serait insuffisant et propose de le faire en public. Al-Walîd accepte, mais Marwân insiste pour que l’on retienne Al-Hussein jusqu’à ce qu’il s’exécute. Al-Hussein réprimande Marwân et quitte aussitôt la salle pour rejoindre ses hommes armés, qui l’attendaient non loin afin d’intervenir si les autorités tentaient de l’arrêter. Aussitôt après son départ, Marwân reproche à al-Walîd son indulgence, mais celui-ci justifie son refus de nuire à al-Ḥusayn par sa proximité familiale avec Mahomet. Ibn al-Zubayr ne répond pas à la convocation et prend la fuite vers La Mecque. Al-Walîd envoie quatre-vingts cavaliers à sa poursuite, mais il parvient à leur échapper. Peu après, Al-Hussein quitte lui aussi Médine pour La Mecque, sans avoir prêté allégeance à Yazid[34]. Mécontent de cet échec, Yazid remplace al-Walîd par son parent omeyyade éloigné ʿAmr ibn Saʿîd[32].
Contrairement à Al-Hussein et à Ibn al-Zubayr, Ibn ʿUmar, ʿAbd al-Raḥmân ibn Abî Bakr et Abdullah ibn Abbas, qui avaient eux aussi critiqué la désignation de Yazid par Muʿawiya[note 1], prêtent allégeance à Yazid[13].
Bataille de Kerbala
[modifier | modifier le code]À La Mecque, Al-Hussein reçoit des lettres de partisans d'Ali[37], [38], l’invitant à prendre la tête d’une révolte contre Yazid. Al-Hussein envoie alors son cousin Moslim ibn Aghil pour évaluer la situation à Koufa. Il adresse également des lettres à Bassora, mais son messager est arrêté par le gouverneur Ubayd Allah ben Ziyad et exécuté. Ibn ʿAqîl informe Al-Hussein du large soutien qu’il constate à Koufa et l’incite à venir. Prévenu par certains chefs tribaux de Koufa des événements en cours, Yazid remplace le gouverneur Nuʿmân ibn Bashîr al-Anṣârî, réticent à agir contre l’agitation pro-Alide, par Ibn Ziyâd, à qui il ordonne d’exécuter ou d’emprisonner Ibn ʿAqîl. Sous l’effet de la répression et des manœuvres politiques d’Ibn Ziyâd, le soutien à Ibn ʿAqîl s’effondre, le contraignant à proclamer prématurément la révolte. Celle-ci est écrasée et Ibn ʿAqîl exécuté[39].
Encouragé par la lettre d’Ibn ʿAqîl, Al-Hussein prend la route de Koufa, malgré les avertissements d’Ibn ʿUmar et d’Ibn ʿAbbâs. Ce dernier lui rappelle en vain l’abandon passé des habitants envers son père Ali et son frère Al-Hassan. En chemin,Al-Hussein apprend la mort d’Ibn ʿAqîl[39]. Il poursuit néanmoins sa marche vers Koufa. L’armée d’Ibn Ziyâd, forte de 4 000 hommes, lui bloque l’accès à la ville et le contraint à camper dans le désert de Kerbala. Ibn Ziyâd refuse de le laisser passer sans soumission, ce qu’al-Ḥusayn rejette. Après une semaine de négociations infructueuses, les hostilités éclatent le 10 octobre 680 : Al-Hussein et soixante-douze de ses compagnons masculins sont tués, tandis que sa famille est faite prisonnière[39], [40]. Les captifs et la tête tranchée d’al-Ḥusayn sont envoyés à Yazid.
Selon les récits d’Abou Mikhnaf (mort en 774) et dʿAmmâr al-Duhnî (mort en 750–751), Yazid touche la tête d’Al-Hussein avec son bâton de commandement[41], bien que d’autres attribuent ce geste à Ibn Ziyâd[42]. Pour Julius Wellhausen, l’attribution à Yazid est probablement correcte, le bâton de commandement étant habituellement détenu par les souverains[43]. Pour Henri Lammens, l’acte est plus vraisemblablement accompli par Ibn Ziyâd, mais les chroniqueurs irakiens, favorables à al-Ḥusayn, auraient préféré transférer la scène à Damas[44]. Yazid traite cependant les captifs avec égards et les renvoie à Médine après quelques jours[41], [39].
Révolte d'Ibn al-Zubayr
[modifier | modifier le code]Après la mort d’Al-Hussein, Yazid fait face à une opposition croissante de la part d’Ibn al-Zubayr, qui le déclare déposé. Bien qu’il appelle publiquement à une shûrâ pour élire un nouveau calife[38], Ibn al-Zubayr reçoit en secret l’allégeance de ses partisans[45]. Dans un premier temps, Yazid tente de l’apaiser en lui envoyant des présents et des délégations afin de parvenir à un compromis[45]. Après le refus d’Ibn al-Zubayr de le reconnaître, Yazid dépêche une troupe commandée par ʿAmr, frère brouillé d’Ibn al-Zubayr, pour l’arrêter. La troupe est vaincue et ʿAmr est capturé puis exécuté[46].
Parallèlement à l’influence croissante d’Ibn al-Zubayr à Médine, les habitants de la ville se montrent de plus en plus hostiles à la domination omeyyade et aux projets agricoles de Muʿawiya, qui avaient entraîné la confiscation de leurs terres pour accroître les revenus du gouvernement[38]. Yazid invite alors les notables médinois à Damas et tente de les rallier par des présents. Mais ceux-ci restent insensibles et, de retour à Médine, rapportent des récits sur le train de vie fastueux de Yazid. Ils l’accusent notamment de boire du vin, de chasser avec des chiens et d’aimer la musique. Les Médinois, sous la direction de ʿAbd Allāh ibn Ḥanzala, renoncent à leur allégeance à Yazid et expulsent le gouverneur, son cousin ʿUthmân ibn Muḥammad ibn Abî Sufyân, ainsi que les Omeyyades résidant dans la ville.
Yazid envoie alors une armée de 12 000 hommes sous le commandement de Muslim ibn ʿUqba al-Murrî pour reconquérir le Hedjaz. Après l’échec des négociations, les Médinois sont vaincus lors de la bataille d'al-Ḥarra. Selon les récits d’Abou Mikhnaf et d’al-Samhûdî († 1533), la ville est mise à sac, tandis que d’après le témoignage d’Awana († 764), seuls les meneurs de la rébellion sont exécutés[47]. Après avoir contraint les rebelles à renouveler leur allégeance, l’armée de Yazid marche sur La Mecque pour soumettre Ibn al-Zubayr[48].
Ibn ʿUqba meurt en route et le commandement passe à Ḥusayn ibn Numayr al-Sakûnî, qui entreprend le siège de La Mecque (683) en septembre 683. Le siège dure plusieurs semaines, durant lesquelles la Kaaba, sanctuaire sacré situé au centre de la Mosquée al-Harâm de La Mecque, prend feu. Certaines sources musulmanes postérieures attribuent l’incendie aux Syriens. Il est plus vraisemblable que les défenseurs en soient responsables par accident[49], [50], [51]. La mort soudaine de Yazid, en novembre 683, met fin à la campagne et Ibn Numayr se replie en Syrie avec son armée[52].
Politique intérieure et extérieure
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Le style de gouvernement de Yazid constitue, dans l’ensemble, une continuité du modèle développé par Muʿawiya. Comme ce dernier, il s’appuie sur les gouverneurs des provinces et sur les ashrâf plutôt que sur ses parents proches. Il maintient en poste plusieurs des hauts fonctionnaires de Muʿawiya, notamment Ibn Ziyâd, gouverneur de Bassora, et Sarjoun ibn Mansour, un chrétien syrien de naissance, qui avait dirigé l’administration fiscale sous Muʿawiya[53], [51]. À l’instar de son père, Yazid reçoit des délégations de notables tribaux (wufûd) venus des provinces pour obtenir leur soutien, ce qui s’accompagne de dons et de gratifications[53]. La structure de l’administration califale et de l’armée demeure décentralisée comme à l’époque de Muʿawiya : les provinces conservent l’essentiel de leurs recettes fiscales et n’en transmettent qu’une faible part au calife[54]. Les unités militaires provinciales sont issues des tribus locales, et leur commandement est confié aux ashrâf[55].
Yazid accorde une réduction d’impôt à la tribu chrétienne arabe de Najrân à leur demande, mais abolit l’exemption fiscale particulière dont bénéficiaient les Samaritains, privilège qui leur avait été accordé par les califes antérieurs en récompense de l’aide fournie lors des conquêtes musulmanes. Il améliore également le système d’irrigation des terres fertiles de la Ghouta près de Damas en faisant creuser un canal qui prend le nom de Nahr Yazîd[51].
Vers la fin de son règne, Muʿawiya avait conclu avec les Byzantins un traité de paix de trente ans, qui engage le califat à verser un tribut annuel de 3 000 pièces d’or, 50 chevaux et 50 esclaves, et à retirer ses troupes des bases avancées qu’il occupait sur l’île de Rhodes et sur la côte anatolienne[56]. Sous Yazid, les bases musulmanes le long de la mer de Marmara sont abandonnées[57]. Contrairement aux vastes expéditions lancées par son père contre l’Empire byzantin, Yazid concentre ses efforts sur la stabilisation de la frontière avec Byzance[57]. Pour renforcer les défenses de la Syrie et prévenir les incursions byzantines, il crée le district frontalier septentrional de Qinnasrîn à partir d’une portion du Ḥimṣ, et y installe une garnison[58], [57].
Yazid rétablit Oqba Ibn Nafi al-Fihri, conquérant de la région d’Ifriqiya en Afrique du Nord centrale, que Muʿawiya avait destitué, comme gouverneur d’Ifriqiya. En 681, Oqba conduit une expédition de grande envergure vers l’ouest de l’Afrique du Nord. Après avoir vaincu les Berbères et les Byzantins, il atteint la côte atlantique et s’empare de Tanger et de Volubilis. Il ne parvient cependant pas à établir un contrôle durable sur ces territoires. Sur le chemin du retour en Ifriqiya, il tombe dans une embuscade tendue par une coalition berbéro-byzantine et est tué lors de la bataille de Vescera, ce qui entraîne la perte des régions conquises[59].
La même année 681, Yazid nomme Salm, frère d’Ibn Ziyâd, gouverneur de la province frontalière du Khorassan. Salm mène plusieurs campagnes en Transoxiane (Asie centrale) et lance des raids contre Samarcande et le Khwarizm, sans toutefois y établir de contrôle permanent. La mort de Yazid en 683 et le déclenchement du chaos dans les provinces orientales mettent un terme à ces expéditions[60].
Mort et succession
[modifier | modifier le code]Yazid meurt le 11 novembre 683 dans la ville désertique syrienne de Huwwarin, sa résidence favorite, à l’âge compris entre 35 et 43 ans, et il est enterré sur place[61]. Les premiers annalistes, comme Abû Maʿshar al-Madanî († 778) et al-Waqidi († 823), ne donnent aucun détail sur sa mort. Ce silence semble avoir inspiré l’invention de récits par des auteurs hostiles aux Omeyyades, qui évoquent diverses causes de décès, dont une chute de cheval, l’excès d’alcool, une pleurésie ou un incendie[62]. Selon des vers d’un poète contemporain, Ibn ʿArada, alors résident au Khorassan, Yazid meurt dans son lit, une coupe de vin à ses côtés[63], [62].
Ibn al-Zubayr se proclame ensuite calife et prend le contrôle de l’Irak et de l’Égypte. En Syrie, le fils de Yazid, Muʿawiya II, qu’il avait désigné, devient calife. Son autorité se limite toutefois à certaines parties de la Syrie, car la plupart des districts syriens (Ḥimṣ, Qinnasrîn et la Palestine) sont aux mains des alliés d’Ibn al-Zubayr[52]. Muʿawiya II meurt après quelques mois d’une maladie inconnue. Plusieurs sources anciennes rapportent qu’il abdique avant de mourir[63]. À sa disparition, les tribus kalbites, issues de la lignée maternelle de Yazid et soucieuses de préserver leurs privilèges, cherchent à installer le fils de Yazid, Khâlid, sur le trône, mais il est jugé trop jeune par les non-Kalbites de la coalition pro-omeyyade[64], [65].
En juin 684, Marwân ibn al-Ḥakam est finalement reconnu comme calife à la suite d’une shûrâ des tribus pro-omeyyades[66]. Peu après, Marwân et les Kalb écrasent les forces pro-zubayrides en Syrie, dirigées par Dahhâk, lors de la bataille de Marj Râhiṭ (684)[67]. Bien que la shûrâ pro-omeyyade ait stipulé que Khâlid succéderait à Marwân, ce dernier désigne finalement son fils ʿAbd al-Malik comme héritier[64], [65]. Ainsi, la maison soufyânide, issue d’Abû Sufyân, père de Muʿawiya Ier, cède la place à la maison marwânide de la dynastie omeyyade[68]. En 692, ʿAbd al-Malik parvient à vaincre Ibn al-Zubayr et à restaurer l’autorité omeyyade sur l’ensemble du califat[69].
Réalisations
[modifier | modifier le code]Yazīd Ier travaille surtout à renforcer les défenses de la Syrie, fief des Omeyyades, et à réformer le système financier du Califat.
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Les témoignages selon lesquels ʿAbd Allāh ibn ʿAbbâs aurait rejeté la nomination de Yazid par Muʿawiya sont mis en doute par les historiens modernes, qui les soupçonnent d’être des récits forgés par les Abbassides afin de valoriser Ibn ʿAbbâs, ancêtre de leur dynastie, et de l’associer aux autres figures de la résistance[35], [36]
Références
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Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
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