Aller au contenu

Royaume de Dieu

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Le Royaume des Cieux (Livre de l'Apocalypse, ch. 21), icône de la première moitié du XIXe siècle Musée national d'histoire de la religion, Saint-Pétersbourg.

Le Royaume de Dieu ou Règne de Dieu, ou Royaume des cieux dans l’évangile selon Matthieu, ou encore le Royaume, est un concept théologique à dimension eschatologique, présent dans le judaïsme et le christianisme, ainsi que, dans une moindre mesure, dans l’islam. Il reprend un concept plus ancien de royauté divine déjà attestée dans le Proche-Orient ancien.

Dans la Bible juive, la royauté divine se manifeste dans les Psaumes comme une souveraineté permanente de Dieu, associée au Temple, « palais de Dieu » et réplique terrestre du sanctuaire céleste. Lors de l’exil à Babylone, cette notion s’élargit à une prise de pouvoir future et universelle de Dieu sur Israël et les nations. Dans le judaïsme du Ier siècle, cette attente est prolongée par l'idée que Dieu règne de jure dans le présent, mais qu’il régnera de facto à la fin des temps.

Dans le christianisme, le concept de Royaume de Dieu et l'annonce de sa venue forment le cœur de la prédication de Jésus de Nazareth. Inscrit dans le judaïsme de son temps, il annonce un Royaume se substituant au culte du Temple, dont la venue est à la fois imminente et déjà inaugurée, comme en témoignent ses nombreuses paraboles et les miracles qu'il opère. Chez les Pères de l'Église, plusieurs courants d’interprétation du Royaume émergent — eschatologique, mystique, politico-théologique ou ecclésial — ayant traversé les siècles jusqu’à l’époque contemporaine.

Judaïsme ancien

[modifier | modifier le code]

Dans le Tanakh, l'expression Royaume de Dieu est quasiment absente : elle n'apparaît telle quelle qu'une seule fois, en Sg 10:10, et moins d'une dizaine de fois dans des formulations équivalentes[1].

Dans le judaïsme ancien, l'élaboration de la notion de Règne de Dieu remonte au Livre des Psaumes à travers lesquels apparaît l'idée d'une royauté permanente et éternelle du Dieu d'Israël. Cette royauté divine est associée au Temple - « Palais de Dieu » qui figure la réplique terrestre du sanctuaire céleste en même temps que le lieu de la résidence du Dieu-Roi et de son culte terrestre.

Lors de l'exil à Babylone, ce concept initial s'augmente, avec le prophète Isaïe, d'une idée de prise de pouvoir par Dieu[2] et la notion de Règne de Dieu prend la signification d'une arrivée imminente de la présence souveraine et universelle de Dieu sur Israël et les nations[3].

Les deux expressions « Royaume de Dieu » et « Règne de Dieu », traduisent les deux réalités, la première spatiale et la seconde temporelle, de cette royauté divine[2]. Le Royaume de Dieu peut être compris tantôt comme réalité immanente, tantôt comme réalité transcendante, dans une conception qui varie, selon qu'elle porte sur une transformation spirituelle ou politique. Dans l'optique immanente, la royauté de Dieu sera parfois présentée comme directe, à instaurer, ou indirecte, à restaurer[4] : dans ce dernier cas, dans une conception moins radicale que dans le premier, il s'agit d'exprimer une option politico-religieuse consistant principalement dans l'espérance de la venue d'un roi, « Fils de David ».

Judaïsme du Ier siècle

[modifier | modifier le code]

Pour le judaïsme du Ier siècle, la royauté appartient à Dieu dont les souverains terrestres ne sont que des représentants[5]. L'occupation romaine était consécutive à un état de péché d'Israël qui devait se disposer à accomplir la volonté de Dieu pour que lui soit révélé le royaume. Pour les rabbis juifs d'alors, il existait deux temps — présent et à venir — du Royaume : celui du présent où Dieu régnait de jure et celui de la fin des temps, où Israël serait libéré de l'occupation et Dieu régnerait de facto, révélant le royaume à tous[6].

Dans le contexte de cette idée du Royaume, des groupes religieux remettent en question les différents pouvoirs politiques en place, hasmonéen, hérodien ou romain. Des courants radicaux comme les Zélotes mènent, dans l'espoir de précipiter la libération eschatologique d'Israël, une lutte armée contre les Romains et la souveraineté autoproclamée des Césars, dans un combat qu'ils considèrent comme un commandement divin pour établir le seul règne de Dieu[6]. Les différentes autorités voient donc d'un mauvais œil cette notion de Règne de Dieu, les individus qui s'en réclament et les groupes qui se forment autour de cette idée[5].

La notion du Règne/Royaume de Dieu est liée à l'image du prophète en tant que porte-parole de Dieu. À cette époque, comme en témoigne Flavius Josèphe, plusieurs individus charismatiques se manifestent et essaient de se faire désigner comme « nouveaux prophètes », suivant l'image de Moïse, modèle du « Maître », ou d'Élie, modèle du « Juge »[7]. Certains s'inscrivent dans la dimension politico-religieuse en contestant le pouvoir en place, à l'instar de Theudas, qui entraînera une révolte contre l'autorité romaine en 45 et sera décapité. D'autres, comme Jean le Baptiste appartiennent à la catégorie des prédicateurs itinérants qui proposent la rémission des péchés[5].

Christianisme

[modifier | modifier le code]

Royaume de Dieu et Royaume des cieux

[modifier | modifier le code]

Le Royaume de Dieu (Βασιλεία τοῦ Θεοῦ) évoqué dans l'Évangile selon Marc et l'Évangile selon Luc est à rapprocher du Royaume des cieux (Βασιλεία τῶν Οὐρανῶν) mentionné par l'Évangile selon Matthieu, qui est, selon Edward Schillebeeckx, « un processus, une série d'événements, par lesquels Dieu commence à gouverner ou à agir en tant que roi ou Seigneur, une action, donc, par laquelle Dieu manifeste son être-Dieu dans le monde des hommes »[8].

La plupart des chercheurs estiment que ces deux expressions ont la même signification théologique.

Howard Clarke remarque que la première occurrence du « Royaume des cieux » dans l'évangile matthéen apparaît en Mt 3:2[9]. Sur les trente-deux utilisations de cette expression par Matthieu, douze apparaissent dans des matériaux parallèles à Marc et/ou à Luc, qui traitent des mêmes sujets mais se réfèrent systématiquement au « Royaume de Dieu », par exemple la première béatitude (Mt 5:3 ; cf. Lc 6:20) ou divers commentaires relatifs à des paraboles (Mt 13:11, 31, 33 ; cf. Mc 4:11, 30 ; Lc 8:10 ; 13:18, 20).

Notant toutefois que Matthieu utilise l'expression « Royaume de Dieu » à quatre reprises, Robert Foster estime que, dans cet évangile, les deux concepts ont un sens différent. Pour Foster, le mot « cieux » joue un rôle essentiel dans la théologie matthéenne, à mettre en lien avec l'expression « Père céleste » par laquelle Matthieu désigne Dieu. Foster en conclut que, pour Matthieu, le Royaume de Dieu représente le domaine terrestre dans lequel se trouvent les adversaires de Jésus, tels que les pharisiens, tandis que le Royaume des cieux représente le domaine spirituel de Jésus et de ses disciples[10].

Pour Jacques Schlosser, au contraire, l'expression « Royaume des cieux », qui est « typique de Matthieu », est bien synonyme de « Royaume de Dieu » dans la mesure où « les cieux » est une désignation de Dieu, dans cet évangile comme ailleurs, par exemple en Lc 15:18[1]. Il observe : « Comme à son habitude, Matthieu aura déplacé le vocabulaire reçu pour se rapprocher de la phraséologie rabbinique naissante[1]. »

Jésus de Nazareth

[modifier | modifier le code]

Pour la plupart des juifs contemporains de Jésus, la venue du Royaume doit correspondre à la libération de l'occupation romaine[6].

Jean le Baptiste, dont Jésus est un disciple[11] avant de s'en émanciper[12], prêche l'avènement du Royaume au peuple juif et probablement au-delà. Il baptise pour la rémission des péchés au nom d'une arrivée imminente du Royaume[13].

Jésus de Nazareth, dont la prédication s'inscrit dans le judaïsme de son temps, substitue le Royaume de Dieu au culte du Temple dans un message à teneur universaliste. Il ne définit pas cette notion de royaume qui va de soi dans le judaïsme ancien. S'il reprend l'idée du royaume, il s'en distingue par une dimension prophétique en expliquant que non seulement la fin des temps est proche, mais que l'ère nouvelle de rédemption a déjà débuté[6]. Ainsi, il inaugure littéralement[14] le Royaume dont l'avènement suit une dialectique du « déjà là » et du « pas encore »[3] qui préexiste dans le judaïsme[15].

La notion de royaume fait l'objet de nombreuses paraboles dans sa prédication et les miracles qu'il opère se veulent le témoignage de ce Royaume déjà présent[16]. On peut également penser que Jésus a fait de sa mort la condition de la venue du Royaume[17].

Pères de l'Église

[modifier | modifier le code]

Chez les auteurs ecclésiastiques chrétiens des premiers siècles de l'ère commune, quatre grands courants d'interprétation et de réalisation du royaume se développent, qui se prolongent peu ou prou jusqu'à nos jours, deux courants se cantonnant au domaine religieux et deux autres se rattachant à des institutions humaines séculières[18], comme société chrétienne sur terre[19].

Dans le premier groupe, incarné par Irénée de Lyon, un courant eschatologique poursuit la doctrine élaborée dans la littérature néotestamentaire, le royaume devant être établi ou inauguré au retour du Christ, tandis qu'un courant mystico-spirituel, représenté par Origène, apparente le royaume soit à au règne de Dieu présent dans l'âme du fidèle[20], soit à la pratique des vertus chrétiennes ; le royaume peut alors s'identifier à la résurrection générale ou à la vie éternelle avec Dieu[21] autrement dit, au « Ciel »[22].

Au sein du second groupe, un premier courant dont le premier grand théoricien est le conseiller ecclésiastique et apologète de l'empereur Constantin Ier, Eusèbe de Césarée, identifie le royaume de Dieu sur terre à une structure ou un programme politique[21]. La seconde approche identifie le royaume de Dieu sur terre avec l’Église, appelée parfois le « royaume du Christ » afin le distinguer du royaume céleste de Dieu[23]. Cette dernière conception, abordée initialement par Augustin d'Hippone avec prudence — il se refuse à confondre totalement l’Église visible avec le Royaume céleste — dans sa monumentale Cité de Dieu, est restée la plus commune chez les théologiens catholiques jusqu'au milieu du XXe siècle[23].

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. a b et c Jacques Schlosser, « Royaume de Dieu », in Jean-Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, Puf/Quadrige, 2022 (ISBN 9782757879801), p. 1235-1238.
  2. a et b Daniel Marguerat, L'aube du christianisme, éd. Labor et Fides/Bayard, 2008, p. 48.
  3. a et b Paul Mattéï, Le christianisme antique de Jésus à Constantin, éd. Armand Colin, 2008, p. 62.
  4. Grappe 2001, p. 50.
  5. a b et c Simon Claude Mimouni, Le christianisme des origines à Constantin, éd. PUF/Nouvelle Clio, 2006, p. 106.
  6. a b c et d David Flüsser, R. Steven Notley, Gabriel Raphaël Veyret, Jésus, éd. de l’éclat, 2005, pp. 96-103, lire en ligne.
  7. Simon Claude Mimouni, Le christianisme des origines à Constantin, éd. PUF/Nouvelle Clio, 2006, p. 107.
  8. (en) Edward Schillebeeckx, Jesus: An Experiment in Christology, Londres, Fount Paperbacks (ISBN 0-00-626586-3), p. 140-141.
  9. Howard W. Clarke, The Gospel of Matthew and its Readers: A Historical Introduction to the First Gospel, Bloomington, Indiana University Press, .
  10. (en) Robert Foster, « Why on Earth Use 'Kingdom of Heaven'?: Matthew's Terminology Revisited », New Testament Studies, vol. 48, no 4,‎ (ISSN 0028-6885, DOI 10.1017/S0028688502000292, S2CID 162625208).
  11. Albert I. Baumgarten, « Jésus de Nazareth », dans Jean-Robert Armogathe, Pascal Montaubin et Michel-Yves Perrin (dir.), Histoire générale du christianisme des origines au XVe siècle, éd. P.u.f., 2010, p. 24.
  12. Claude Tassin, « Jean-Baptiste et les baptistes », dans Aux origines du christianisme, éd. Gallimard/Le Monde de la Bible, 2000, pp. 181-182.
  13. Paul Mattei, Le Christianisme antique de Jésus à Constantin, éd. Armand Colin, 2008, p. 73.
  14. Mt 12. 18, cité par Paul Mattei, op. cit., 2008, p. 62.
  15. Grappe 2001, p. 49-50.
  16. cf. Mt 12. 18, cité par Paul Mattei, Le Christianisme antique de Jésus à Constantin, éd. Armand Colin, 2008, p. 69.
  17. Paul Mattei, Le Christianisme antique de Jésus à Constantin, éd. Armand Colin, 2008, p. 76.
  18. Viviano 1992, p. 54-55.
  19. Herrick 2010, p. 100.
  20. Herrick 2010, p. 105.
  21. a et b Viviano 1992, p. 54.
  22. Herrick 2010, p. 103.
  23. a et b Viviano 1992, p. 55.

Bibliographie

[modifier | modifier le code]

Articles connexes

[modifier | modifier le code]

Liens externes

[modifier | modifier le code]